Outre-tombe

 

OUTRE TOMBE

Christine Delfosse

 

Gabrielle frappa le plancher du bout de sa canne et sa voix chevrotante s’éleva du palier du premier étage où elle se tenait dans son fauteuil roulant :

- Hilda chérie, peux-tu m’apporter ma camomille, j’ai envie d’aller me coucher tôt ?

Comme à chaque fois que Gabrielle l’appelait, Hilda fut parcourue d’un grand frisson de répulsion et d’agacement. A cette heure, elle était dans la cuisine en train de terminer la vaisselle du soir. Elle posa le torchon et l’assiette qu’elle était en train d’essuyer, jeta un coup d’œil au répondeur téléphonique qu’elle avait acheté quelques jours plus tôt et n’avait pas encore eu le temps d’installer, puis alla au bas de l’escalier :

- Qu’est-ce que tu fais là, Gabrielle ? Un jour, tu tomberas cul par-dessus tête dans les marches avec ton fauteuil et tu seras bien avancée ! Tu ne sais pas manipuler cet engin !

- J’ai tiré la clochette, mais tu ne l’as pas entendue, se défendit la pauvre vieille.

Hilda leva les yeux au ciel :

- Bien sûr que j’ai entendu ! Mais tu sais bien que je suis en train de faire la vaisselle ! Tout à l’heure, je t’ai dit que je te porterai ta camomille dès que j’aurais terminé.

- Mais quelquefois tu oublies, ma chérie. Je sais que tu as des tas de choses à faire, ce n’était qu’un petit rappel.

- Oh, Gabrielle, mais comment pourrais-je t’oublier ?

Pourquoi son cher Georges, sur son lit de mort, avait-il fait promettre à Hildade prendre soin de sa sœur ? Bien sûr, à l’époque, dix ans plus tôt, Gabrielle n’était pas encore impotente, mais elle ne supportait pas de vivre seule.

- Tu n’es pas très gentille avec moi, Hilda ! Tu sais que je suis prisonnière de ce maudit fauteuil et tu me traites comme si je le faisais exprès.

Allez, les violons maintenant ! Hilda aurait préféré que Gabrielle ne soit pas si « mielleuse ». Elle l’aurait préférée acariâtre, comme certains petits vieux qui se vengent sur les autres de tous les affres de leur âge. Mais sa belle-sœur parlait toujours d’un ton égal, doux, affectueux, allant jusqu’à l’appeler « ma chérie » et ça même devant les invités, quand il en venait.

- Tu trouves que je ne suis pas gentille ? C’est la meilleure ! Je vais jusqu’à te faire ta toilette parce que je ne veux pas confier ça à une étrangère. Je pourrais le faire pourtant, j’ai une procuration sur ton compte et tu as les moyens de payer quelqu’un.

Du bas de l’escalier, Hilda vit un voile de tristesse passer sur le visage de Gabrielle.

- Tu as raison, chérie, j’ai beaucoup de chance de t’avoir.

Hilda soupira en retournant dans la cuisine préparer la camomille. Depuis quelques mois, elle avait de très vilaines pensées et cela la contrariait. Gabrielle avait quatre-vingt dix ans et son cœur n’était plus très solide, avait dit le médecin à sa dernière visite. Un peu de poison pour les rats dans une tasse de camomille, et elle serait débarrassée ! Qui donc aurait l’idée d’ordonner une autopsie ? De plus, tout le monde connaissait le dévouement d’Hilda et on la complimentait sans cesse pour sa patience. Personne ne la soupçonnerait.

Cependant, Hilda était très pieuse et ne manquait jamais un office. Un tel crime lui fermerait à jamais les portes du Paradis, il n’y avait aucun doute là-dessus. Dieu infligeait bien des sacrifices à ses créatures ! A cause de Gabrielle, elle avait dû renoncer à celui qui aurait sûrement été le dernier homme de sa vie, un veuf de fraîche date qui l’avait courtisée lors de la kermesse de la paroisse. Un bel homme pour ses quatre-vingts ans. Hilda, qui n’en avait que soixante dix, s’était dit qu’il lui restait un peu de temps pour refaire sa vie. Mais Marcel adorait les voyages et à cause de Gabrielle, elle n’aurait jamais pu l’accompagner. Sa courte histoire d’amour s’était achevée ainsi et depuis, elle avait revu Marcel au bras d’une jeunette de soixante ans qui pouvait voyager, elle !

Ce soir-là, elle pleura dans son lit et dès le lendemain matin, elle se rendit à l’église où elle alluma un cierge :

- Seigneur, je t’ai toujours servi de mon mieux et j’ai respecté tes commandements… enfin, la plupart ! Est-ce que je n’ai pas droit à une petite récompense, maintenant ? S’il te plaît, fais que Gabrielle s’endorme paisiblement afin que je puisse vivre sereinement les quelques années que tu voudras bien m’accorder encore sur cette terre. Amen.

En sortant, elle rencontra le curé et marmonna un bonjour honteux. La prochaine fois, à confesse, elle serait bien obligée de lui mentir. Car si elle ne croisait jamais le regard de Dieu, elle croisait régulièrement celui du prêtre et il n’était pas question qu’elle lui avoue ce qu’elle venait de demander au Seigneur.

Elle rentra chez elle et cette prière commença à la hanter comme une obsession. Au point qu’elle en perdit le sommeil.

Un matin, quelques semaines plus tard, Gabrielle rendit son dernier soupir. Hilda la trouva « paisiblement endormie », un sourire sur les lèvres.

L’œil de Dieu était sur elle, mais elle ne le sentait pas si accusateur que ça. Après tout, elle n’avait rien fait de mal. Le Tout-Puissant savait très bien ce qu’il avait à faire et sa liste était sûrement établie depuis longtemps.

Hilda eût tout de même du chagrin. Les vieilles habitudes avaient la vie dure, et Gabrielle, depuis le temps, en était devenue une.

Les jours passèrent et elle découvrit une nouvelle saveur à la vie. Les diners entre amies et les soirées rami commencèrent à prendre tout son temps.

Elle en avait même oublié son répondeur qu’elle ne se décida à brancher qu’un bon mois plus tard. Quand par mégarde, elle appuya sur un bouton, une voix s’éleva, chevrotante et absolument terrifiante.

« Hilda, ma chérie, tu as encore oublié ma camomille ! »

La phrase était suivie du rire moqueur de Gabrielle.

Si la pauvre femme n’avait pas eu si peur, elle se serait souvenu que le fameux répondeur avait longtemps séjourné sur sa coiffeuse, au premier étage et que Gabrielle, farceuse, avait eu tout loisir d’y enregistrer cette phrase si coutumière. Une sorte de petit clin d’œil amical.

Mais il était trop tard pour se souvenir. La voix d’outre-tombe venait de renvoyer l’âme d’Hilda à son Créateur.

 

Fin

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